Ce texte est l’adaptation d’un travail réalisé par un groupe de réflexion « Éthique et sport » constitué en 2018 par l’Espace de Réflexion Éthique Occitanie et coordonnée par J Lagarrigue et F Vialla. Notre proposition est la synthèse actualisée de ce travail.
Le sport est d’abord une activité physique individuelle ou de groupe dont les bénéfices sont certains sur le plan sanitaire. Depuis l’antiquité grecque qui en avait fait un ciment des cités et des cultures de son empire, le sport est aussi porteur de valeurs humaines universelles, morales, psychiques et sociales : effort, courage, respect de l’autre, équité, justice en particulier.
Dans la dynamique de cette coupe du monde de football de 2026, l’EREH propose une réflexion actualisée sur les enjeux du sport et un focus sur la relation étroite qu’entretiennent le sport et l’éthique.
Le sport peut être défini (5) comme « … toutes formes d’activités physiques qui, à travers une participation organisée ou non, ont reçu pour objectif l’expression ou l’amélioration de la condition physique et psychique, le développement des relations sociales ou l’obtention de résultats en compétition de tous niveaux ».
La pratique du sport peut s’ériger comme support de valeurs éthiques en soulignant par exemple la valeur de l’effort personnel et du dépassement de soi. S’établit alors ce lien étroit entre l’esprit sportif et valeurs du sport. Dans cette perspective, nous pouvons poser la pratique du sport comme un droit humain, une culture et une éducation, basée sur un équilibre corps/volonté/esprit ;
qui se réfère à des « vertus », « valeurs » ou « principes » relevant de la démarche éthique.
Le goût de l’effort, le dépassement de soi et l’amélioration personnelle sont présents dans toute activité sportive et font référence à l’éthique de la vertu d’Aristote et la recherche du « bien » universel. L’intégrité, la loyauté, le respect d’autrui, la solidarité sont indispensables à une saine compétition. Ces valeurs révèlent l’exemplarité du sportif.
Le respect de la dignité des personnes est une valeur fondamentale à laquelle se réfèrent l’éthique en général et les droits humains. La valeur de droit de l’homme, et le respect de la dignité de la personne, prônés dans le sport peuvent être vus comme des références à la morale de Kant et son impératif catégorique. Le fair-play comme valeur signifie bien plus que le simple respect des règles : il couvre les notions d’amitié́, de loisir, de respect de l’autre et d’esprit sportif.
La justice, valeur universelle, est inhérente au sport où le résultat dépend directement de l’effort exercé. L’intégrité, l’honnêteté, la loyauté sont des vertus supposées indispensables chez tout sportif et les règlements sont prévus pour y veiller. L’absence de toute discrimination, selon le sexe, la religion, la race en découle. L’inclusion est aussi une valeur promue grâce au développement du sport adapté aux personnes en situation d’handicaps. La solidarité et le développement des liens sociaux sont particulièrement exprimés dans les sports collectifs. Dans le contexte haïtien par exemple où le pays est en proie à la violence interne, le pacifisme du sport peut être mis en avant.
La solidarité et le développement des liens sociaux sont naturellement développés dans les sports d’équipe mais sont-ils compatibles avec la compétition et les enjeux qu’elle véhicule ? Comment concilier bienfaisance, solidarité et égalité avec compétition et combativité ?
Pour R-L Simon la compétition rend le sport moralement contestable en favorisant l’individualisme et l’égoïsme (3). Pour Ph. Sarreméjane (15), le « vivre avec » de P Ricoeur s’exprime en sport dans la solidarité en équipe, la bienveillance, et la sollicitude avec tout adversaire, alors que le « vivre contre » est favorisé par toute compétition sportive et pour éviter les excès et les conflits un « vivre contre réglementé » a dû être instauré. Pour Axel Khan (11) il n’y a pas de dessein plus inégalitaire et contraire à l’éthique que la formulation « que le meilleur gagne » qui signifie « que le plus fort l’emporte » ! Le dopage, en particulier, pourrait-il alors permettre aux « plus faibles » de ne pas perdre toujours ? Comment traduire ce « meilleur » obtenu dans un objectif sportif d’entrainement et de dépassement de soi, vers le mieux, dans un effort vertueux et dans le respect des règles de la compétition ?
On ne peut pas totalement suivre sur ce terrain Axel Khan qui remet en cause l’idée même de compétition, sportive ou autre. Que la compétition sportive soit professionnelle ou amateur, elle a pour but de reconnaitre un vainqueur, qui sera soit un individu classé premier, soit une équipe ayant marqué le plus de points au cours d’un match. Pour rester conforme à l’éthique et être légitime, ce vainqueur doit respecter les règles. Il aura alors mérité plus que les autres la victoire, même s’il le doit à sa morphologie ou sa musculature naturelles, à ses gènes (ce n’est pas l’uniformité de clones tous égaux qui fait la grandeur de l’humanité mais sa diversité), à son travail à l’entrainement, sa motivation, son sens tactique. Il n’en va pas de même s’il déroge aux règles et puisse « tricher » sur l’un ou plusieurs de ces paramètres.
A Comte-Sponville souligne que l’égalité en droit et en dignité des droits de l’homme n’est pas de même nature que les inégalités de fait et de capacité révélées par la compétition sportive : les confondre conduirait de la démocratie au nihilisme (6).
Par ailleurs la bienfaisance et la non-malfaisance, ne sont-elles pas mises en cause par les conditions d’entrainement et d’«améliorations » ou l’insuffisance de protection de la santé des athlètes face à la multiplication des compétitions par intérêt financier ?
Les références à la justice, au sens d’équité, d’égalité des chances, sont nombreuses dans le sport et rejoignent les préceptes de J Rawls (3).
Les fédérations peuvent-elles instaurer une véritable égalité en créant des catégories selon âge, poids, taille… ? Jusqu’où garantir l’égalité ? Comment faut-il comprendre la recherche du « plus grand bien pour le plus grand nombre » caractéristique de l’éthique utilitariste de J Bentham et J Stuart Mills (3) ? La pratique des paris sportifs, surtout depuis leur diffusion sur le web ajoute une nouvelle dimension et peut même effacer la base même du sport car on peut aujourd’hui parier sur tout – à quel moment surviendra le premier but, quel sera le score à la mi-temps ! Les paris sportifs soulèvent des enjeux éthiques majeurs, notamment les risques d’addiction comportementale, l’intégrité du sport menacée par la manipulation des matchs. Les enjeux financiers massifs transforment parfois le spectacle sportif en simple produit boursier.
Santé et sport
Le sport est associé à l’idée de santé. Au-delà des convictions très anciennes, il est aujourd’hui prouvé que la pratique d’une activité physique régulière et adaptée est bénéfique à tout âge sur le plan sanitaire. Les recommandations en faveur du sport nous sont quotidiennement rappelées.
Le risque est dans les excès et peut entrainer des conséquences néfastes, blessures ou pathologie causées par la pratique d’une activité physique sportive. Les médecins du sport le constatent et les thérapeutiques se diversifient : kinésithérapie et ostéopathie pour les plus classiques, sans citer toutes les innovations plus ou moins fondées, la cryothérapie étant la plus récente. La modération semble prônée en toutte circonstance.
Génétique et sport
La génétique, discipline médicale récente est arrivée dans le monde sportif.
Oui nous pouvons l’écrire : aujourd’hui sans les bons gènes il est peu pensable de pouvoir atteindre le podium dans une spécialité sportive ! A travers les diverses études rapportées dans les revues médicales et scientifiques, plus de «170 gênes ont été identifiés comme intervenant » dans la performance sportive : vitesse, souplesse, résistance cardiaque, croissance musculaire, récepteur EPO…). Certes ils interviennent dans la constitution des composantes du corps humain mais cela permet-il d’affirmer leur rôle déterminant dans la performance où 60% serait d’origine génétique et 40% lié à l’entrainement ? La réussite dans une discipline résulte d’une union étroite entre les prédispositions de l’athlète et son adaptation à celles-ci par un entraînement spécifique. Mais il ne faut pas oublier que ces centaines de polymorphismes géniques interagissent souvent de manière complexe avec un grand nombre des 23 000 gènes que nous possédons. De ce fait rien n’est totalement « prédictif » quant au résultat final. Et pourtant, après les thérapies cellulaires de réparation routinières pour le traitement des blessures cartilagineuses déjà interdites dans certains pays, après le dopage cellulaire également prohibé, des techniques précises de manipulations génétiques sont déjà évoquées, constituant une sorte de dopage génétique.
Par ailleurs, ne pourrait-on pas sélectionner de futurs champions sur leur génome ? Bien sûr que oui. Cela est déjà en cours puisque l’entrainement est adapté au génome de certains athlètes. De plus, l’évolution actuelle du diagnostic anténatal peut même laisser la porte ouverte à une telle éventualité dès le stade embryonnaire !
Trans-humanisme et sport
On peut redouter l’arrivée sur le marchédu sport de technologies d’amélioration du corps et des performances : on l’a vu avec les combinaisons des nageurs et les progrès dans la qualité des matériels, raquettes en tennis, perches de saut, chaussures, vélos par exemple.
Un ballon connecté ultrasophistiqué est utilisé lors cette coupe du monde 2026. Ce ballon est présenté comme un concentré de technologie inédit. Il est notamment conçu à partir de quatre panneaux en relief, assemblés par de profondes coutures. Des caractéristiques qui permettent « d’optimiser sa stabilité en vol et d’assurer une traînée suffisante et répartie » Le plus impressionnant se trouve toutefois à l’intérieur. Le ballon embarque un capteur de mouvement 500 Hz de dernière génération, capable de suivre avec précision ses déplacements et de transmettre des données aux arbitres afin d’aider à la prise de décision (23). Où et comment fixer la limite entre le naturel et l’artificiel ?
Éducation, jeunesse et sport
Le sport, qui a toujours concerné plutôt les adultes jeunes, s’adresse aussi aux plus jeunes et a, depuis le XX° siècle, été intégré, dans les programmes d’éducation à côté des matières classiques, y compris dans les diplômes comme le baccalauréat. La France dispose d’un « Ministère de l’éducation de la jeunesse et des sports » et ce modèle a été appliqué dans de nombreux pays. On peut toutefois regretter que le sport scolaire et universitaire ne soit pas mieux considéré et valorisé dans les cursus d’études actuels en Haïti.
Actuellement l’évolution sociétale a tendance à appliquer très tôt les pratiques sportives des adultes avec les mêmes risques de dérives et d’excès.
Les méthodes d’entrainement et les pratiques doivent tenir compte du besoin de maturité physique et psychique des plus jeunes ; la catégorisation selon l’âge (poussins, cadets, juniors…) y veille en principe.
On assiste, dans certains sports, à un dépistage et une sélection précoce des potentiels champions de demain sur des critères morphologiques et les performances qui peuvent les pousser à des efforts inadaptés à leurs capacités ? L’espoir de ressources financières pour eux-mêmes ou leurs familles favorise l’adhésion à ces processus.
On connait mal les conséquences sur le développement et les risques de vieillissement accéléré et le principe de précaution s’impose. La protection des jeunes joueurs sur le plan sanitaire, comme la bienfaisance, et la non maltraitance sur le plan éthique, doivent rester des obligations (8).
Société, politique et sport
La pratique sportive est bénéfique pour la santé, l’éducation et la socialisation et s’est développée à titre personnel ou institutionnel dans des clubs, écoles ou universités.
Le sport a été utilisé en politique comme support de propagande en Italie, Espagne, et Allemagne en 1940 et dans les pays du bloc communiste en 1950. Les compétitions internationales, y compris les Jeux olympiques contribuent à l’expression, voire l’exacerbation des nationalismes et les champions sont presque « sacralisés » en « dieux du stade, sauveurs de …, » dans les média. On se souvient de la récupération en France du titre de champion du monde de football en 1998 sous la formule « black, blanc, beur » en réaction aux craintes de communautarisme.
La qualification historique d’Haïti pour la coupe du monde, plus de cinquante ans après sa dernière participation en 1974, transcende le cadre sportif. Elle incarne un puissant symbole de résilience nationale face aux crises, tout en mettant en lumière des défis politiques, migratoires et sécuritaires majeurs.
Le sport est un apprentissage de la vie en société et de l’éthique collective : pour être utiles à la société les sportifs doivent rester exemplaires, respecter la sécurité et les valeurs de leurs sports, en dehors de toute discrimination et promotion d’idéologies.
Conclusion
Le sport reste porteur de valeurs traditionnelles mais il importe de rester vigilant sur leur respect à une époque où les évolutions de la société́ et le poids d’enjeux secondaires, financiers ou non, pourraient les menacer.
Tous les sports sont concernés par ces questions à des degrés divers. Le sport de loisir reste garant du bien-être, de l’amélioration et du dépassement de soi. Les dérives, les excès et la remise en question des valeurs que le sport promeut sont surtout liées aux enjeux modernes de la compétition.
Le sport de loisir reste le plus « naturel » mais n’est pas à l’abri de dérives. Par exemple l’objectif d’amélioration individuelle est souvent pollué par la recherche de l’exploit, son affichage sur les réseaux sociaux et cette recherche du résultat peut favoriser la prise de risques excessives, le recours à des suppléments alimentaires, voire au dopage. Il serait donc excessif et injuste de globaliser notre réflexion car ces pratiques différentes ne sont pas exposées de la même manière. Notons toutefois l’influence que le sport de haut niveau, et surtout professionnel, ont, par leur exposition médiatique, une forte influence sur le sport amateur et de loisir.
Nous reconnaissons avoir proposé plus de questions que de réponses mais c’est bien là la mission de la réflexion éthique. Notre propos n’était pas de passer le sport au crible de l’éthique, de dire le Bien et le Mal, dans une posture « morale » : là où la morale « juge », l’éthique « questionne ».
Ce texte rend compte des points communs, des divergences, et des relations de réciprocité́ persistant entre les objectifs sportifs et la visée éthique, à travers les disciplines et les époques.
Ainsi :
- L’importance des règles, le respect des libertés individuelles et des exigences de collectivités, la définition de la norme et de la transgression sont des points de résonnance, y compris dans leur caractère potentiellement évolutif en fonction des évolutions techniques et sociétales.
- Le sport et l’éthique visent un idéal, mais celui-ci peut paraitre divergent si l’on s’arrête au constat que le sport vise le mieux, la force, le dépassement alors que la visée éthique est le Bien, la vertu, et le bonheur qui en découle.
- Les principes éthiques de bienfaisance et de non malfaisance fixent les limites des pratiques sportives dans un objectif de respect de la vie et de la santé. Le sport de compétition évolue dans le respect des règles, le souci du juste et de l’équité.
Références- Bibliographie
1- Abitbol S. et Anizon E. Un si long silence, éditions Plon, (2020)
2- Andrieu B : « Ethique du sport » Etre et devenir (2013)
3- Canto-Sperber M. « Dictionnaire d’éthique et de philosophie morale ». PUF Quadrige (2004).
4- Charte éthique et déontologique du sport français
5- Charte européenne du sport (https://www.coe.int/fr/web/sport/european- sports-charter)
6- Comte-Sponvile A. : Que le meilleur gagne R Laffont (2021)
7- De Coubertin P. : « Les femmes aux jeux olympiques » Rev. olympique n°79, p.109-111 (1912).
8- Dine G : « Champions de demain : prédisposition naturelle optimisée ou amélioration structurelle programmée ? »
Presses universitaires de France – Les cahiers du centre Georges Canguilhem » n° 5, p. 85 à 106 (2011)
9- Heuberger JAAC., Cohen-Tervaert JM., Schepers FML., Vliegenthart ADB., Rotmans JI., Daniels JMA., Burggraaf J., Cohen AF. « Erythropoietin doping in cycling : lack of evidence for efficacy and a negative risk-benefit ». British J of Clin Pharmacology, 75:6 / 1406–1421 (2012).
10- Kallenbrunn Ph.« Peur sur le rugby » Marabout (2017)
11- Khan A. « L’Ethique dans tous ses états » (2019)
12- Ministère des sports (www.sports.gouv.fr)
13- Moret-Bailly J ,Truchet D. « Droit des déontologies » PUF Thémis droit (2016)
14- Rodchenkov G. The Protocol : How i Took Down Putin’s Doping Empire, Ebury Publishing (2020).
15- Sarremejane Ph. « Ethique et sport » ; Ed Sciences humaines (2019) 16-Thuillier J-P. « De la Grèce antique à Séoul, l’introuvable « esprit olympique » Mensuel 119 – daté février 1989
17- IAAF « Eligibility Regulations for the Female Classification » (2018)
18- Décision du tribunal fédéral Suisse (25 Août 2020) https://www.bger.ch/ext/eurospider/live/fr/php/aza/http/index.php?highlight _docid=aza%3A%2F%2Faza://25-08-2020-4A_248- 2019&lang=fr&zoom=&type=show_document
19- Vialla C . « Réflexions autour de l’avis n°132 du CCNE – Revue Droit et Santé. N°94, p 243-245 (2020).
20- Vialla F. « Mauvais genre », Commentaires sur Tribunal Fédéral Suisse, 25 août 2020, première Cour de droit civil, 4A 148/2019, 4A 398/2019, La Semaine Juridique Ed. G, n°41, p.1750-1755 (2020).
21- https://www.wma.net/fr/news-post/lamm-exhorte-les-medecins-a-refuser- dappliquer-les-conditions-dadmissibilite-des-athletes-feminines-de-liaaf/
22- Vialla T. Affaire Semenya/IAAF.La nouvelle réglementation DSD validée par le TAS. Revue Droit et Santé. N°90. p. 616-618 (2019).
23- Site officiel de la FIFA
Espace de Réflexion Éthique d’Haïti

