Faire résonner la voix de l’éthique : Le pari tenu de l’EREH, un an plus tard.

Le 7 juillet 2025, dans un pays saturé de crises, nous lancions un pari inattendu : faire vivre la réflexion éthique en Haïti à travers un espace qui suscite le questionnement et le discernement. Un lieu où l’urgence ne ferait pas taire la question du sens. Un an plus tard, le pari tient. De la bioéthique à l’éthique écologique, l’EREH a fait raisonner une voix autre : celle du questionnement éthique et citoyen. Retour sur une année à cultiver l’esprit de discernement au cœur des tempêtes, et promesse pour l’Haïti voulue.

Notre question de départ, toujours actuelle, est celle-ci : comment faire entrer le réflexe éthique dans l’imaginaire collectif haïtien ? A quoi sert une telle démarche ?

Les différents articles de l’EREH cette année ont, entre autre, fait ressortir un besoin de formation, d’information et de conscientisation devant un sentiment de perte de repères et d’identité qui impacte la vie, la santé… le bien commun haïtien. Cette réalité nous concerne au premier chef dans nos choix et décisions au regard de toute forme de situation de vulnérabilité.

Un nouveau-né en Haïti est, à titre d’exemple, menacé dans son existence même, dès le début de sa vie au même titre que ses parents. La menace est à la fois écologique et humaine. Lorsqu’on considère l’être humain comme infiniment sacré, on ne peut tolérer que la vie soit aussi menacée et banalisée dans une société.

Lorsque les besoins primaires, essentiels à la survie d’un peuple sont ignorés ; lorsque la passivité est la norme devant la fragilité de ceux qui demandent à vivre réclamant simplement, la paix, la sécurité, l’air et l’eau ; lorsque les citoyens perdent leurs raisons de vivre, l’éthique est convoquée. Elle devient l’interrogation fondamentale sur le sens de la Vie. Et tout l’enjeu est là : il est question d’un bouleversement anthropologique profond.

Cette rupture anthropologique s’observe dans la dérive écologique et sociétale. Le pays est en proie à une crise structurelle profonde due à la problématique du droit et de la démocratie (Laënnec Hurbon). D’ailleurs, on peut lire toute l’histoire d’Haïti comme une suite de troubles politiques violents ponctués d’épisodes de relative stabilité (Dantès Bellegarde).

 Cela procède d’un rapport dégradé du citoyen haïtien avec son environnement et avec lui-même qui vient menacer les conditions de vie authentiquement humaine sur la presqu’île. Ce rapport dégradé qui est entretenu avec le pays et avec nous-mêmes, se fonde sur l’effondrement des normes de vie commune et surtout la disparition du règne où la loi s’impose contre les passions mauvaises des individus. L’éthique serait alors le lieu par excellence où s’observe cette dégradation.

Dès lors, peut-on espérer que la réflexion éthique parvienne à responsabiliser le plus grand nombre face à ces enjeux ? C’est là l’objectif de l’EREH de nous ouvrir les yeux ou du moins d’éclairer les consciences. 

Cependant, cette perspective éthique est déjà une démarche difficile à développer car il y a toujours risque de parler de responsabilité. Une analyse éthique objective de la réalité haïtienne ne peut ignorer, pour reprendre la formule de Paul Valadier dans Agir en politique, que la responsabilité du citoyen n’est pas équivalente à celle de l’homme politique, de surcroit au pouvoir. Tous ont quelque responsabilité, et leurs décisions les engagent, mais évidemment pas au même titre. Tous ont quelque responsabilité : ce qui, généralement, ne va pas de soi, car l’opposition entre responsabilité et conviction, reprise de Max Weber, a induit à penser que seul le responsable est responsable, et non l’homme des convictions ! Rien de plus faux, tempère Paul Valadier, si l’on tient compte de la complexité des relations sociales, de la multiplicité des facteurs et de leur entrecroisement par lesquels une société dégénère ou au contraire se rend vivante. A ce titre, un citoyen qui se désintéresse du sort de sa commune ou de son pays, parce que ses convictions s’en détournent, est responsable de ce qui a lieu, et de ce qui n’a pas lieu.

En vertu même de la situation propre à chacun, tout le monde n’est pas responsable de tout, de la même façon, et au même degré. Une appréciation éthique saine des réalités, empêche le développement des culpabilisations et leur retournement en accusation injustifiée. Il reste que la responsabilité de l’homme politique doit être jugée sur les actes, non sur les intentions et les discours. La grandeur et le péril de la responsabilité tiennent dans la revendication de l’homme politique au pouvoir à conduire une communauté donnée sur le chemin de son avenir : il lui revient de détecter à temps les problèmes qui se posent, de discerner les solutions capables de concilier le juste et l’efficace dans la perspective d’un avenir sensé pour tous, de mobiliser les énergies pour y parvenir.

Le discernement éthique peut donc aider chacun à percevoir au fond de lui-même que le passage du malheur à la béatitude ne passe que par la connaissance, la pratique et l’expérience du Bien (Didier Sicard). Hormis toute référence à une transcendance, seule l’éthique peut y conduire. L’éthique comme un ensemble de manières d’être ayant le souci de soi, des autres et des institutions (Paul Ricœur), un soi qui invite au souci de l’autre pour la répartition équitable des avantages et des biens. Cette posture éthique ouvre la voie à la conscience de l’efficacité collective de « valeurs », de probité et le souci du bien commun.

En écologie, en politique comme en bioéthique, il nous faut redire la beauté du pays (du monde) et revenir à une attitude d’émerveillement face à la vie et ses mystères. Il nous faut redire et marquer la dignité inaliénable de chaque Haïtien (être humain). Il nous faut redire, tout simplement, qu’il y a en chaque Haïtien (humain) une valeur (Kant) quelque chose de grand et de merveilleux à sauver et à préserver et que cela n’a pas de prix.  

Références 

  • Paul VALADIER, Agir en politique décision morale et pluralisme politique, Paris, Cerf, 1980 pp. 148-152.
  • Paul RICOEUR, Soi-même comme un autre, Paris, Éd. Du Seuil, 1990.
  • Didier SICARD, L’alibi éthique, Paris, Plon, 2006, pp. 233-238.
  • Laënnec HURBON, Comprendre Haïti. Essai sur l’État, la nation, la culture, Paris, KARTHALA, 1987, pp. 1-18.
  • Dantès BELLEGARDE, La nation haïtienne, Paris, J. DE GIRORD, 1938, pp. 86-87.

Steevenson MONTINARD
Professeur de Bioéthique

10 commentaire sur « Faire résonner la voix de l’éthique : Le pari tenu de l’EREH, un an plus tard. »
  1. Ce qui interpelle particulièrement dans cette réflexion, c’est l’allusion à Weber et à Valadier sur la responsabilité de chacun. Weber, en distinguant l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité, risque de faire glisser une idée dangereuse : que seul celui qui détient le pouvoir serait véritablement responsable, l’homme de conviction pouvant se réfugier dans la pureté de ses intentions. Valadier corrige heureusement ce glissement : la responsabilité n’est pas un privilège du pouvoir, elle est distribuée selon la situation de chacun, sans épargner personne.

    Ce point éclaire, je crois, l’angle véritable de cet article : il met l’homme face à la liberté dont il jouit — non pas une liberté morale réduite à la conformité aux lois sociétales, mais la liberté au sens ricœurien, celle qui prédispose l’homme à agir en vue de son bien et de celui d’autrui, avant même que la norme ne vienne l’encadrer. C’est en ce sens que l’état du pays ne revient pas seulement au responsable premier, mais à nous tous — non pas au même degré, mais réellement, comme hommes capables d’orienter leur liberté vers le bien commun.

    Je tiens à vous remercier, professeur Montinard pour cette rédaction, à plus d’un titre. D’abord pour le diagnostic qu’il pose sans complaisance sur la rupture anthropologique haïtienne, qui refuse de se contenter des seules explications conjoncturelles. Ensuite pour l’éclairage qu’il apporte, via Weber et Valadier, sur la question de la responsabilité partagée, qui évite autant le piège de la culpabilisation généralisée que celui de la déresponsabilisation du citoyen ordinaire. Enfin, pour la visée qu’il propose — cette éthique du souci de soi, de l’autre et des institutions — qui ouvre, au-delà du seul constat, un chemin concret de discernement pour quiconque veut penser sa liberté comme engagement envers le bien commun.

  2. Merci pour cet article très enrichissant. Il nous rappelle que l’éthique ne concerne pas seulement les dirigeants, mais aussi chaque citoyen. J’apprécie particulièrement l’accent mis sur la dignité humaine, la responsabilité et le bien commun. C’est une réflexion qui invite chacun à prendre conscience de son rôle dans la construction d’une société plus juste et plus respectueuse de la vie.

  3. Bravo à EREH pour son travail, la diversité et la qualité de ses articles partagés depuis un an. Que la voix de l’éthique continue de se faire entendre par cette équipe brillante.
    Que la voie de l’éthique soit suivie en nombre…

  4. Il suffit de commencer !
    Déjà un an depuis l’EREH convoque l’éthique en urgence pour aider les citoyens hatiens à faire face à la perte immense du sens de la vie.
    À travers vos différentes publications, vous continuez à dire non à l’injustice et oui à la vie.

    Merci d’avoir fait de cet espace un vrai lieu comme vous le dites si bien : « un lieu où l’urgence ne ferait pas taire la question du sens ».

    Oui à la vie, oui à la dignité humaine, oui à la valeur de chaque Haïtien, oui à la bioéthique, oui , oui et oui à l’EREH !

  5. Cet article offre une réflexion profonde et nécessaire sur la place de l’éthique dans la réalité haïtienne. Il rappelle avec justesse que, même au cœur des crises les plus graves, il demeure indispensable de préserver le sens de la dignité humaine, de la responsabilité et du bien commun. En invitant chacun à exercer un véritable discernement, il montre que l’éthique n’est pas un luxe réservé aux périodes de stabilité, mais une exigence pour construire un avenir plus juste et plus humain. Une contribution d’une grande pertinence qui mérite d’être lue, méditée et largement partagée.

  6. Un très beau texte, à la fois profond, lucide et porteur d’espérance. Dans un contexte où l’urgence semble souvent reléguer la réflexion au second plan, cet article nous rappelle que l’éthique demeure une nécessité pour redonner sens à nos choix individuels et collectifs. Il invite chacun à exercer un véritable discernement et à reconnaître sa part de responsabilité dans la construction du bien commun.

    Je tiens également à remercier chaleureusement les initiateurs de cet espace. L’EREH constitue une initiative précieuse pour Haïti, en offrant un lieu de réflexion, de dialogue et de formation des consciences. Puissent cette œuvre et les réflexions qu’elle suscite continuer à inspirer de nombreuses personnes et à nourrir l’espérance d’une Haïti plus juste, plus fraternelle et plus respectueuse de la dignité de chaque personne.

  7. Un an déjà! Heureux anniversaire à l’EREH.
    Un immense merci de nous faire découvrir cet espace et de nous guider sur la voie d’une éthique de la vie qui doit s’incarner dans notre société haïtienne pour le bien de tous.
    Et oui, merci de nous permettre de prendre conscience qu’en chaque Haïtien, il y a justement quelque chose de grand et de magnifique qu’il faut absolument cultiver et mettre au profit du respect de la vie et de la dignité humaine. Certains l’ont prouvé ces derniers temps; que chaque Haïtien continue de briller par son talent pour faire rayonner notre culture et notre histoire à travers le monde! Bravo et merci encore pour les fruits de ces réflexions!

  8. Bravo!
    Déjà une année depuis que EEH ait vu le jour, les articles publiés sur ce site ne cessent d’attirer l’attention de plus d’un. C’est espace de partage de réflexions et d’idées , considéré comme une grande première dans le domaine en Haïti, reste beaucoup à faire, mais je salue la motivation et le sens du devoir de @Steevenson MONTINARD d’avoir pensé à mettre en place cet espace de réflexion
    Bonne continuation, Célébrons une premiére année réussie de l’ESPACE Éthique D’Haiti
    On est ensemble!

  9. En lisant cet article, une multitude de pensées me viennent à l’esprit. Toute véritable rencontre commence par une écoute sincère; C’est une chance de pouvoir rencontrer cette espace de réflexion « EREH ». Dans une société où la gouvernance est obsédée par la convoitise, les personnes de conviction risquent d’être aliénée.
    Je pense que c’est vraiment admirable et bienveillant de la part de Steevenson MONTINARD en créant une telle espace de réflexion, En appelant à une réflexion éthique urgente chez tous les Haïtiens.

  10. Merci pour vos commentaires qui participent au projet de faire vivre non seulement la réflexion éthique mais aussi l’attention, l’intention et le réflexe éthiques en Haïti. C’est donc la démarche d’une culture partagée de la conscience et de l’engagement éthiques considérés comme un acte politique au service du bien commun.

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