Par Sylvain Barrère – auteur sur Sain et Naturel – psychologue
Ne pas être satisfait de ce que l’on a pousse souvent à chercher davantage. On s’imagine que la prochaine réussite apportera enfin le calme qui nous manque. Pourtant, cette satisfaction tant attendue semble toujours reculer au moment où l’on croit l’atteindre. Beaucoup d’entre nous ont vécu avec la conviction qu’un changement précis finirait par tout arranger. Un salaire plus élevé, un logement plus agréable, une rencontre amoureuse, une promotion, une nouvelle vie près de la mer, des enfants, davantage de reconnaissance ou plus d’argent de côté.
Peu importe l’objectif, la promesse reste la même : « Quand j’aurai obtenu ça, je serai enfin tranquille. Je pourrai souffler et cette inquiétude disparaîtra. »
Puis le jour arrive où l’on obtient ce que l’on désirait tant. Pourtant, après l’enthousiasme des premiers instants, une réalité s’impose : l’insatisfaction est toujours là.
C’est ce que Socrate avait compris il y a près de deux mille cinq cents ans. Celui qui n’est pas satisfait de ce qu’il possède aujourd’hui risque de ne pas l’être davantage lorsqu’il obtiendra ce qu’il désire. Car le manque ne vient pas toujours de ce que nous n’avons pas. Il peut aussi naître de notre manière de regarder notre propre vie. Toujours chercher à combler à l’extérieur une insatisfaction intérieure ne fait alors que déplacer le problème.
Pourquoi sommes-nous toujours pas satisfaits ?
Il est difficile d’admettre que l’on puisse obtenir ce que l’on désirait et rester malgré tout pas satisfait. Une grande partie de notre vie d’adulte repose sur l’idée d’avancer vers un nouvel objectif, gagner davantage, évoluer professionnellement, améliorer son confort ou atteindre une certaine reconnaissance.
Derrière ces ambitions se cache souvent une promesse silencieuse : lorsque cet objectif sera atteint, nous nous sentirons enfin comblés.
Pourtant, cette promesse tient rarement longtemps. Une fois un désir satisfait, un autre apparaît. Ce qui semblait essentiel hier devient rapidement normal aujourd’hui, et notre attention se porte déjà sur la prochaine chose à obtenir.
Le « tapis roulant hédonique » : pourquoi le bonheur s’estompe
La psychologie décrit ce phénomène sous le nom d’adaptation hédonique parfois appelée « tapis roulant hédonique ». L’idée, formulée notamment par Brickman et Campbell en 1971, est que nous avons tendance à nous habituer aux améliorations de notre existence. Après une période de satisfaction, leur effet diminue et nos attentes évoluent à leur tour.
Une célèbre étude menée par Brickman, Coates et Janoff-Bulman en 1978 s’est notamment intéressée aux gagnants de loterie. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, ceux-ci ne se déclaraient pas significativement plus heureux que le groupe témoin quelque temps après leur gain.
Il faut toutefois nuancer cette idée. Car les recherches plus récentes montrent que nous ne revenons pas systématiquement et parfaitement au même niveau de bonheur après chaque événement. L’intensité et la vitesse de l’adaptation varient selon les personnes et les circonstances.
Cette mécanique est également évoquée à travers l’idée que nous pouvons passer des années à considérer le bonheur comme une ligne d’arrivée, avant de découvrir qu’il ne fonctionne pas nécessairement ainsi.
Être pas satisfait ne signifie pas que nos réussites ne servent à rien
Cela ne veut évidemment pas dire qu’une augmentation de salaire, une maison plus confortable ou une réussite professionnelle sont sans importance. Ces changements peuvent beaucoup améliorer notre quotidien.
Le problème vient plutôt de ce que nous leur demandons intérieurement. Nous pouvons attendre d’un changement extérieur qu’il produise un sentiment durable d’accomplissement. Or, après l’enthousiasme initial, la nouveauté devient petit à petit notre nouvelle normalité.
La maison dont nous rêvions devient juste notre maison. Le salaire autrefois convoité devient notre revenu normal. L’objectif professionnel qui semblait décisif laisse bientôt la place au suivant.
C’est pourquoi bonheur, plaisir et sentiment d’avoir une vie qui a du sens ne se confondent pas toujours. C’est également abordé dans cet article: Ce qui nous rend heureux donne-t-il aussi un sens à la vie ?
Pourquoi obtenir davantage ne suffit pas toujours
La réflexion attribuée à Socrate prend alors tout son sens : celui qui n’est pas satisfait de ce qu’il possède risque de ne pas davantage l’être lorsqu’il aura obtenu ce qu’il désire.
Le véritable problème n’est donc pas forcément l’ambition. Nous pouvons continuer à construire des projets, améliorer notre situation et avoir des objectifs qui comptent pour nous.
Mais il est utile de distinguer deux démarches, améliorer les circonstances de notre vie et apprendre à mieux vivre intérieurement avec ce que nous avons déjà. La première ne remplace pas automatiquement la seconde.
Et si le problème venait de notre rapport au présent ?
Lorsque nous sommes pas satisfaits, nous interprétons facilement cette sensation comme un message, quelque chose manque et nous devons l’obtenir.
Mais cette insatisfaction peut aussi provenir de la comparaison entre notre réalité et celle que nous imaginons devoir vivre.
Les recherches sur le bien-être invitent justement à regarder avec prudence cette mécanique de comparaison. Un de nos articles est consacré aux personnes qui restent heureuses après 60 ans rappelle notamment que toujours se comparer aux autres est associée à une diminution du bonheur, tandis que la gratitude est liée à une meilleure satisfaction de vie.
Il ne s’agit donc pas de renoncer à vouloir progresser, mais de ne plus faire dépendre toute notre paix intérieure du prochain objectif.
Ce que nous obtenons ne transforme pas toujours ce que nous ressentons et peut expliquer pourquoi nous ne sommes pas satisfait
Nous pouvons chercher une meilleure situation tout en apprenant à apprécier ce qui existe déjà dans notre vie. Ces deux démarches ne sont pas incompatibles.
La simplicité peut d’ailleurs grandement améliorer ce sentiment de satisfaction sans empêcher l’envie d’évoluer. Comme le souligne également cet article, être satisfait ne signifie pas cesser de travailler ou de vouloir améliorer sa vie.
Une expérience très simple consiste alors à penser à quelque chose que vous possédez aujourd’hui et que vous désiriez profondément autrefois. Une situation professionnelle, une relation, un logement, un confort matériel ou une liberté particulière.
Vous l’avez obtenu. Pourtant, il vous semble probablement beaucoup plus ordinaire aujourd’hui qu’au moment où vous en rêviez.
Il ne s’agit pas de culpabiliser de ne plus ressentir la même joie, mais simplement d’observer ce mécanisme. Car si chaque nouvelle acquisition finit par devenir normale, il peut être utile de se demander si la prochaine chose que nous désirons possède réellement le pouvoir de nous rendre durablement satisfaits.
Cet article est proposé à titre informatif et de réflexion. Il ne constitue en aucun cas un avis médical, psychologique ou professionnel. Les notions évoquées s’appuient sur des recherches publiées ainsi que sur des observations éditoriales, et ne résultent pas d’une évaluation clinique. Pour votre situation particulière, veuillez consulter un professionnel qualifié.
Sylvain Barrère

